Directrice de l’École normale supérieure, chercheur au centre de recherches politiques Raymond Aron et productrice de l’émission « Questions d’éthique » sur France Culture, Monique Canto-Sperber est reconnue pour ses travaux en philosophie grecque ainsi qu’en philosophie morale et politique contemporaine.
« J’ai su très tôt que je voulais exercer un métier qui aurait un rapport étroit au monde intellectuel. Mais c’est lorsque j’ai découvert la philosophie en terminale scientifique au lycée Racine (Paris) que j’ai su que je voulais en faire ma vie. L’orientation vers la philosophie fut pour moi une évidence. A mes yeux, seule la philosophie répondrait à l’ envie de savoir et au désir de maîtrise que j’avais ressentis très jeune : cette discipline me semblait livrer la clef de toutes les autres. Elle était de plus présentée comme la plus difficile, et donc la plus désirable ! Mes parents ne m’ont guère encouragée dans cette voie, ils considéraient seulement que l’Ecole normale supérieure était le plus prestigieux des établissements d’enseignement supérieur. Je suis donc entrée en hypokhâgne au lycée Condorcet à Paris. Je n’ai jamais regretté le choix de la philosophie, fait à 17 ans. Plus tard, et surtout récemment, il m’est arrivé de penser que j’aurais pu m’orienter vers d’autres carrières que celle de l’enseignement (la politique, peut-être, la direction d’un journal, l’entreprise), mais jamais, jamais, je n’ai conçu ces activités comme détachées de la philosophie, jamais, je n’ai douté du fait que la philosophie était la meilleure des formations intellectuelles, capable de lester de profondeur et de rigueur les pratiques humaines, quels que soient les domaines d’exercice. Ce que j’ai fait ensuite a confirmé ma vocation précoce. »
« L’hypokhâgne et la khâgne furent une période extraordinaire. Dans les années 70, la pensée d’avant-garde occupait la scène intellectuelle, dans un extraordinaire bouillonnement d’idées. Louis Althusser publiait ses textes sur Rousseau ou Montesquieu, tandis que les Cahiers pour l’analyse consacraient un numéro spécial à “l'Impensé de Jean-Jacques Rousseau” (n°8, mai-juin 1967). Derrida, avec la Pharmacie de Platon parue dans la revue Tel quel (1968), montrait que Platon n’était encore ni lu ni compris. A 17 ans, j’avais le sentiment de vivre une extraordinaire mutation intellectuelle, en laquelle les idées jouaient un rôle déterminant. Tout était à penser de nouveau. Dans cette excitation générale, la philosophie avait un attrait considérable : elle était une discipline de combat.
A mes yeux, dans cette préparation au travail de la pensée, il était aussi décisif d’étudier l’histoire de la philosophie que de lire des textes de philosophie contemporaine. Je lisais beaucoup, d’une manière un peu éclectique, sans me limiter à une philosophie particulière. J’ai eu le bonheur, la faveur, d’avoir des professeurs de philosophie remarquables : en hypokhâgne, Hubert Ricard, qui m’apprit à analyser un texte et à construire une problématique rigoureuse ; Serge Boucheron, en khâgne, admirable lecteur de Descartes et de Husserl. Je suis restée liée à Serge Boucheron ; malheureusement, après l’entrée à l’ENS, je n’ai plus eu l’occasion de voir Hubert Ricard, ce que je regrette vivement.
Venant d’une terminale scientifique, où la philosophie était peu enseignée, cette année d’hypokhâgne fut parfois difficile, non en raison de mon manque de connaissances philosophiques, - je les acquérais rapidement, mais parce que je n’étais pas considérée par mes camarades, et même parfois mes professeurs, comme une littéraire. Aujourd’hui, la situation est bien différente : la plupart des élèves d’hypokhâgne sortent d’une terminale scientifique.
Toutes les disciplines qui m’ont été enseignées dans ces années de classes préparatoires m’enthousiasmaient, en particulier la littérature. Je travaillais beaucoup le latin et le grec, guidée par un professeur exceptionnel. J’ai nourri dès ce moment-là une passion, qui ne s’est jamais démentie depuis, pour le monde antique.
En 1974 , j’ai intégré l’École normale supérieure, à l’époque on ajoutait,l’Ecole normale supérieure de jeunes filles, ou plus communément, l’Ecole de Sèvres. Il faut rappeler que jusqu’en 1985, il y eut deux Ecoles normales supérieures: une Ecole pour filles (créée dans les années 1880 et qui fut installée à Sèvres) et une pour les garçons (fondée en 1794 par la Convention et établie depuis 1847 au 45, rue d’Ulm, dans le cinquième arrondissement). Je fus terriblement déçue par l’ambiance de l’Ecole de Sèvres qui était en fait installée au 48 boulevard Jourdan, près du parc Montsouris, à Paris. Je n’y retrouvais rien de l’ébullition intellectuelle que j’avais connue au lycée Condorcet et qui était également bien présente, me semblait-il, à la rue d’Ulm. Nous les filles, nous n’étions pas logées dans le quartier latin, il n’y avait ni lieux de vie, ni cafés, ni librairies autour de l’Ecole ; le régime de surveillance que l’on nous imposait s’avérait assez strict. Je traversai alors une période difficile au point que j’envisageai de préparer l’ENA après l’agrégation de philosophie. Je suis restée interne à l’ENS peu de temps et, les années passant, je me suis attachée à ces lieux du boulevard Jourdan, que nous appelons aujourd’hui le campus Jourdan de l’ENS, lequel abrite les départements de sciences sociales et de géographie.
Mon professeur de philosophie à l‘ENS, Claude Imbert, philosophe et logicienne française, traductrice de Frege, était une personnalité intellectuelle impressionnante. Mais je ne retrouvais à Sèvres ni la rigueur de la discipline philosophique ni son caractère formateur pour la pensée qui m’avait tant plu en classes préparatoires. Il faut dire qu’à Normale sup, à l’époque, les études n’étaient pas conçues de manière très contraignante. Durant les deux premières années, nous avions pour seul objectif de rédiger un mémoire de maîtrise (pour moi, ce fut : « L’Idée de grammaire universelle de Descartes à Chomsky », sous la direction de Suzanne Bachelard). Les choses ont bien changé depuis, car les élèves de l’ENS doivent à présent accomplir un programme d’études très exigeant. Mes premières années à l’Ecole furent donc décevantes. Je restai néanmoins en philosophie, un peu par inertie je dois l’admettre, mais aussi parce que je recommençai à travailler sérieusement pour préparer l’agrégation. Je renouai avec le plaisir du travail philosophique. Passer l’agrégation, puis m’orienter vers l’enseignement, me parut une évidence. À l’époque, peu d’entre nous se demandaient s’ils devaient choisir entre enseignement et recherche : il semblait tout naturel d’enseigner. La plupart de mes amis étaient déjà agrégés ou avaient un poste à l’université. Nous appartenions à une génération comblée. Le contraste est saisissant avec aujourd’hui, où les élèves, même les plus brillants, s’inquiètent pour leur avenir. A l’époque, nous avions le sentiment d’être des héritiers et que notre place dans la société était déjà prête.
Après l’agrégation, j’ai obtenu un poste d’assistante à l’université de Rouen, en philosophie ancienne et histoire de la philosophie. J’y suis restée jusqu’en 1984. Ces premières années d’enseignement furent ardues car elles exigèrent beaucoup de travail, mais je découvris que j’adorais enseigner. J’ai toujours trouvé exceptionnellement heureux le fait de transmettre un savoir, de parvenir à faire saisir à d’autres le contour d’un problème, à faire aimer des textes, surtout lorsqu’ils sont difficiles. Former des esprits, créer des vocations, suivre un étudiant dans son travail et l’aider à s’améliorer comptent à mes yeux parmi les plus grandes satisfactions qui existent.
Parallèlement, je commençai mon travail de thèse. Je m’intéressais depuis longtemps à la logique, logique classique et logique grecque. Victor Goldschmidt, alors à la retraite, que je voyais régulièrement car il donnait à l’ENS Sèvres des cours sur la philosophie antique, me conseilla de travailler sur l’Euthydème, un dialogue de Platon. Ce texte regorgeait de jeux logiques et de sophismes. Mes années de thèse me donnèrent l’occasion de lire assidûment un immense corpus philosophique grec. Quelques semaines avant ma soutenance de thèse, à la fin de l’année 1981, Victor Goldschmidt mourut soudainement. Malgré cette disparition qui m’affecta, je poursuivis mon travail avec Jacques Brunschwig, alors professeur de philosophie antique à l’Université de Nanterre. Je soutins ma thèse en 1982.
J’ai continué à travailler sur la théorie de la connaissance chez Platon, un des pans les plus intéressants de sa philosophie, à mes yeux. J’avais l’intention d’écrire un ouvrage sur ce thème, ce je n’ai jamais fait, mais j’ai rédigé de nombreux articles consacrés à l’épistémologie platonicienne. En 1987, j’ai publié ma thèse (L'Intrigue philosophique) qui incluait une traduction inédite de l’Euthydème, puis, en 1991, un recueil d’essais sur le Ménon de Platon (Les Paradoxes de la connaissance). En 1989, les éditions Garnier Flammarion éditèrent en format poche ma traduction de l’Euthydème.
Parallèlement, j’avais entrepris avec Luc Brisson, encouragée en cela par Louis Audibert, de traduire des dialogues de Platon. Mon choix se porta sur des dialogues qui soulevaient des problèmes liés à la connaissance : le Gorgias (1987), l’Ion (1989) dans lequel Socrate analyse la capacité du rhapsode de mimer un savoir qu’il ignore, et le Ménon (1991).
Ce travail de traduction fut pour moi fondamental. Il m’ouvrit la possibilité d’acquérir une connaissance profonde du texte par une étude scrupuleuse et une véritable empathie. Le procédé de restitution des propos mais aussi des idées dans sa propre langue oblige à faire preuve d’exactitude et d’imagination. Dans mes traductions, je voulais rester au plus près du texte grec, sans que le souci de littéralité fût jamais un obstacle à la compréhension ou à la fluidité du raisonnement. Je veillai à respecter les différences de registre – le langage de Platon peut être parfois assez familier –, à rendre la langue vivante, tout en restituant les effets d’intelligibilité que contient le texte.
Après quatre années d’enseignement à l’université de Rouen, j’obtins un poste de maître de conférence à l’Université d’Amiens. C’est l’époque où j’ai commencé à faire de longs séjours de recherche à l’étranger. J’ai répondu aux invitations des universités de Londres et de Princeton. Je fis ainsi, en 1988, un premier long séjour au Royaume Uni, au King’s college de Londres. A la faveur de cette immersion dans la philosophie de langue anglaise, je me suis intéressée à la philosophie morale, d’abord la philosophie morale grecque, puis la philosophie morale contemporaine. La richesse de la philosophie contemporaine anglophone en philosophie de la connaissance, en morale et en politique fut une extraordinaire découverte. Elle eut des conséquences décisives sur mes choix philosophiques ultérieurs.
Les cours que je donnais à l’université étaient souvent soumis aux exigences de la préparation d’agrégation que je devais assurer. Pour travailler plus librement sur le corpus anglo américain, en philosophie ancienne et contemporaine, je déposais une candidature à une délégation pour deux années de recherche au CNRS. En 1991, j’entrai donc officiellement comme chercheur au Centre Léon Robin, centre de recherches sur la pensée antique de l’université de Paris IV-Sorbonne. En 1993, je fus nommée directeur de recherche au Centre de philosophie morale, politique et juridique de l’université de Caen. J’étais co-directeur de cette équipe, avec Luc Ferry, alors professeur à l’Université de Caen. Je retournai avec joie à l’université. Lorsque l’équipe de Caen fut supprimée par le CNRS, j’entrai au Centre de recherches politiques Raymond Aron, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), où j’avais également des activités d’enseignement.
À partir des années 90, tout en approfondissant mes recherches sur la Grèce antique (Philosophie grecque est paru en 1998, Éthiques grecques en 2001), j’ai publié mes premiers livres de philosophie morale : La Philosophie morale britannique en 1994, puis le Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale en 1996. Ce dictionnaire, qui a connu quatre éditions depuis, est aujourd’hui devenu un ouvrage de référence. Michel Prigent, alors directeur éditorial aux Presses universitaires de France, m’avait proposé en 1992 de créer une collection de philosophie morale, “Éthique et philosophie morale”, dont le principe devait être de contribuer à définir la philosophie morale comme discipline de recherche, technique et conceptuelle, et de permettre ainsi une meilleure intelligence des problèmes actuels. Les premiers ouvrages de cette collection, Modernité et morale, de Charles Larmore, et Ethique et économie d’Amartya Sen, sortirent en 1993. 26 livres ont suivi depuis. En 2001, j’ai lancé une seconde collection, “Questions d’éthique”, pour guider la compréhension des enjeux philosophiques des débats contemporains. Y sont publiés par exemple Ruwen Ogien (Penser la pornographie) et Marcela Iacub (Penser les droits de la naissance).
Aujourd’hui, je partage mon temps entre mes activités d’édition, d’écriture et d’administration. Ma vie d’universitaire a totalement changé en novembre 2005 quand j’ai été nommée directrice de l’École normale supérieure.
« À mes yeux, le philosophe peut, et doit, éclaircir toutes les questions, même les plus concrètes, les plus liées à la singularité. Je suis fascinée par le rôle du philosophe tel qu’il est mis en scène dans les dialogues de Platon. Socrate interroge son interlocuteur sur ce qu’il croit savoir et lui fait ainsi comprendre que ses certitudes initiales sont erronées. Dans le Ménon, il demande au Ménon : “Tu parles de vertu… Mais comment définis-tu la vertu ?”. Ne sachant plus que répondre, Ménon, plein d’embarras, compare Socrate à une torpille, poisson qui “engourdit” ses assaillants en les électrocutant. J’ai toujours eu le sentiment que le don propre du philosophe, le don de surprendre tout en posant les questions les plus simples, est un pouvoir magique. J’essaye de l’exercer dans mes ouvrages comme dans mes interventions. Surtout, il me tient à cœur d’appliquer ce mode de questionnement à des questions concrètes : après avoir été durant trois ans membre du Comité d’Éthique du CNRS, j’ai été nommée en 2001 membre du Comité national consultatif d’éthique, et j’en suis devenue la vice-présidente en 2005. Cette expérience fut passionnante car elle me permit de montrer dans les faits que la pensée philosophique sert à éclaircir de nombreuses questions liées à la vie et à la mort, questions que les progrès des sciences biomédicales ne cessent de susciter. C’est aussi le défi que je veux relever dans Questions d’éthique, une émission de radio hebdomadaire sur France culture : montrer qu’il est possible de dégager une problématique morale sur des sujets qui ne sont guère à première vue philosophiques. J’ai toujours aimé faire surgir des questions là où on ne les attend pas et montrer le caractère problématique de réalités ou de situations apparemment évidentes. »
« Je me considère comme appartenant à la fois au courant analytique et à la tradition continentale. Au courant analytique, assurément, car sans partager les thèses du positivisme logique et de la philosophie analytique anglo-américaine stricto sensu, j’en ai adopté les principales références et la façon de faire de la philosophie. Mon style philosophique essaye de privilégier la rigueur, l’argumentation et la précision des références. Je voudrais que mes écrits fussent aussi clairs que possible. Je n’aime pas la philosophie obscure, j’apprécie au contraire la pensée dont on comprend le but qu’elle poursuit, la thèse qu’elle défend. Mes premiers textes étaient souvent compacts, parfois opaques. Depuis une vingtaine d’années, mon style philosophique a changé du tout au tout. Mais je me reconnais aussi dans la tradition continentale, car je m’appuie constamment sur l’histoire de la philosophie pour essayer de penser du nouveau. De manière plus générale, je tiens fortement à cette convergence des styles. J’ai voulu apporter une réelle liberté dans les références philosophiques, comme en témoigne la possibilité d’associer les auteurs “classiques” (antiques et modernes) aux auteurs contemporains. À l’instar de Paul Ricœur, j’ai toujours eu la conviction que tous les livres étaient ouverts devant moi.
« Mes travaux sur la philosophie grecque ont dans l’ensemble été bien reçus. À l’étranger, je suis d’ailleurs plutôt connue comme philosophe de l’Antiquité. Je pense avoir contribué sur plusieurs points à une meilleure compréhension de la philosophie grecque. D’abord, un nouvel éclairage jeté sur la théorie de la connaissance – ou l’épistémologie – de Platon, grâce à mes travaux sur le statut des opinions vraies et sur la transformation des opinions vraies en connaissances. Ensuite, la compréhension la pluralité des sources de la morale chez Platon, dans Éthiques grecques. J’ai également donné une nouvelle interprétation de la théorie de l’imagination chez Aristote, en proposant, dans un commentaire des chapitres XI-XIII du livre III du Traité de l’âme, une lecture de plusieurs passages difficiles. Enfin, j’ai réfuté l’interprétation dominante aujourd’hui proposée des éthiques grecques et précisé la portée de l’ambition morale poursuivie par les Anciens. Le jugement moderne selon lequel les éthiques grecques ne nous proposent qu’une philosophie du bien vivre au lieu d’une philosophie de la loi et de l’obligation c’est pourquoi elles incapables de constituer une morale, relève d’une ignorance historique et d’une pétition de principe. Ignorance car les éthiques grecques ne se réduisent pas à la recherche du bonheur, ou eudaimonia. L’histoire de la philosophie grecque, longue de dix siècles, est riche de ruptures et de polémiques, souvent ignorées et confondues en une philosophie molle du bonheur et d’aristotélisme adouci. Pétition de principe aussi car l’idée que toute morale serait par définition une morale de la règle ne va pas de soi. »
« Les aspects les plus originaux de mon travail en philosophie morale ont trait à la théorie de la pluralité morale (la tâche philosophique étant de penser la pluralité – des valeurs, des raisons, qui motivent nos actes… –, sans pour autant considérer que tout se vaut et sombrer dans le relativisme). J’ai également proposé dans L’Inquiétude morale et la vie humaine (2001)une théorie de la justification appliquée aux décisions de l’existence.
Il y a une quinzaine d’années j’ai commencé de proposer une théorie de la rationalité qui permette de prendre en compte l’irrationalité – des passions en particulier, mais aussi de la raison même –, ainsi qu’une conception de l’universalité concrète des valeurs et des normes. Je ne pense pas que des normes abstraites puissent s'appliquer à toutes les cultures. J'essaie plutôt de construire le modèle philosophique d'une universalité mise en contexte. L'idée peut sembler paradoxale, mais elle incarne, me semble-t-il, la seule forme d'universalité aujourd’hui praticable. Je suis tout à fait opposée au relativisme, autrement dit au fait que chaque culture définisse ses valeurs et ses normes pour elle-même. Mais il n’est guère possible de considérer qu'il existe une unique conception morale, évidemment occidentale, applicable partout. Il faut donc trouver une solution intermédiaire. J’ai formulé ces questions dès mon travail sur la philosophie morale britannique en 1994 et les ai posées de faon réitérée et dans des domaines très différents de la réflexion philosophique (la vie humaine ou les relations internationales).
Quand j’ai commencé à travailler sur la philosophie morale, notamment de langue anglaise, le domaine de la philosophie morale avait à peu près disparu de la philosophie française. Je crois que j’ai contribué, par mes articles, mes ouvrages, et ma collection créée aux PUF en 1993, à en faire aujourd’hui un domaine vivant de la philosophie française. Le succès du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale en témoigne. En revanche, mon livre sur la morale des relations internationales (Le Bien, la guerre et la terreur) n’a eu que peu écho, ce qui m’a déçue car j’y propose entre autres choses une théorie de la guerre juste (dont la légitimité serait scrupuleusement établie et assortie de limites morales fortes), qui me paraît assez originale. »
« En philosophie politique, je défends le libéralisme tempéré contre le consensus anti-libéral qui règne en France aujourd’hui. Cette posture m’a valu de nombreuses critiques. Considérer la pensée libérale comme synonyme non plus de défense des libertés personnelles mais de dérégulation et de mondialisation sauvages, et donc comme cause unique du désordre social et économique contemporain, c’est se tromper d’ennemi. L’ennemi réel est bien plutôt le capitalisme dans ses formes les plus prédatrices. Dans Faut-il sauver le libéralisme ? (2006), ouvrage dans lequel mon essai est suivi de celui de Nicolas Tenzer, j’ai ainsi plaidé pour un libéralisme régulé, soucieux des valeurs et des règles. Ce libéralisme normatif d’inspiration sociale permettrait aux plus démunis de faire l’expérience d’une vraie liberté. Je suis toujours restée fidèle à la formule de Carlo Rosselli, auteur dont j’ai contribué à faire connaître l’œuvre en France : « Le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres ». J’ai voulu également penser le libéralisme dans des contextes politiques différents de ceux auxquels on l’associe généralement. Ainsi, j’ai rédigé en 2003 une anthologie du socialisme libéral, qui veut lier ensemble les idéaux du socialisme et ceux du libéralisme, présentés traditionnellement comme antagonistes. Pour ce faire, il faut revenir au libéralisme comme source d’émancipation politique et au socialisme comme philosophie de la liberté. Dans Les Règles de la liberté, j’ai soutenu la thèse selon laquelle les idées libérales, que l’on retrouve dans l'histoire du socialisme français, sont aussi son seul avenir possible. Cette thèse est reprise dans un livre paru au début de l’année 2008, Le Libéralisme et la gauche. Dans le domaine des études sur le libéralisme, mon goût des paradoxes m’avait portée une quinzaine d’années plus tôt à montrer que si le philosophe anglais John Stuart Mill (1806-1873) était politiquement libéral, c’était aussi parce qu’il était platonicien. »
« Platon, que j’ai lu pour la première fois à l’âge de 15 ans, a toujours été mon guide. C’est le premier philosophe qui m’ait impressionnée par l’extraordinaire puissance de sa pensée. “Je suis un élève de Platon, façonné dans le moule de sa dialectique”, disait John Stuart Mill, que son libéralisme rendrait à première vue fort éloigné de Platon. Cette formule me convient aussi. Je suis une disciple de Platon. J’aurais voulu traduire tous ses dialogues, - j’en a traduit seulement quatre. Ce philosophe est à mes yeux le dissident en pensée et aussi le précurseur dans tous les domaines. A chaque nouvelle lecture, je suis éblouie par sa capacité d’incarner une pensée forte dans une langue admirable, portée par une réelle scénographie dramaturgique. Pour la réflexion ultérieure sur la connaissance, la morale, la politique, l’amour, sa philosophie est toujours décisive.
D’autres philosophes ont joué un rôle important dans ma formation : Descartes que j’ai souvent enseigné et dont je connais bien l’œuvre ; Aristote que j’ai appris à aimer, dont les oeuvres n’ont pas la luminosité apollinienne des dialogues platoniciens, mais dont la pensée est extraordinairement puissante ; Nietzsche, pour lequel j’ai une grande admiration, en particulier pour les premiers textes, sur la Grèce ; mais aussi le philosophe allemand Schopenhauer que j’ai découvert tardivement ; David Hume ; et Kant, enfin, si incisif.
Par ailleurs, j’ai admiré certains philosophes avec lesquels j’ai travaillé. Jacques Brunschwig a eu une immense influence sur moi : il m’a montré qu’il était possible de penser entre les traditions, il a inspiré mon style philosophique surtout dans mes écrits consacrés à l’Antiquité. J’ai rencontré Paul Ricœur, dont je n’avais pas été l’élève, une quinzaine d’années avant sa mort et nous sommes peu à peu devenus extrêmement proches. Sans pour autant compter parmi ses disciples, j’eus d’innombrables conversations philosophiques avec lui, que j’ai le sentiment parfois de poursuivre, au-delà même de sa mort.
Enfin Bernard Williams, philosophe anglais disparu en 2003, et qui fut longtemps Provost de King’s College à Cambridge, puis professeur à Oxford. C’était un philosophe exceptionnel, ma dette à son égard est considérable. De juin 1990 à mars 1991, j’ai organisé un cycle de conférences sur le renouveau de la philosophie morale britannique – qui a inspiré le livre que j’ai consacré à ce thème – , et je l’ai invité. Il avait, comme tous les Britanniques, une excellente connaissance de l’histoire de la philosophie et une maîtrise totale de la philosophie contemporaine analytique. Il m’a aidée à franchir un cap important : grâce à lui, j’ai osé penser aussi bien à partir des Grecs que des philosophes analytiques contemporains. Cette méthode de réflexion était si évidente à ses yeux qu’évoquer tour à tour Thucydide et Daniel Dennett, philosophe américain contemporain, ne le gênait absolument pas. »
« La situation de la philosophie française aujourd’hui est assez particulière. Il n’y a en effet plus d’école, ni d’idéologie dominantes, comme c’était le cas dans les années 70. Le style de pensée péremptoire ou mégalomaniaque n’est plus beaucoup représenté. Toutefois, le pluralisme accru et l’individualisation de la scène philosophique française n’impliquent pas que le milieu universitaire soit devenu plus ouvert. Certes les années 70 incarnaient un monde d’anathème et d’exclusion, mais aussi de prodigieuse créativité philosophique et de solidarités fortes. Aujourd’hui, l’indifférence est largement répandue. Je ne sais si les philosophes français lisent réellement les ouvrages de leurs pairs. Dans ce monde clos structuré en chapelles, il est très difficile de se faire entendre, surtout lorsque l’on n’appartient à aucun réseau.
L’enseignement de la philosophie en terminale est une cause dans laquelle je me suis un temps fortement engagée. J’ai milité pour que les programmes soient modifiés, qu’ils comprennent une part d’histoire de la philosophie et une part de réflexion sur les grandes problématiques structurantes de la réflexion philosophique (empirisme, innéisme, et d’autres). Cette proposition n’a malheureusement pas été retenue. »
« Je tiens beaucoup à ce concept à mon sens nouveau et qui permet de mieux comprendre ce que signifie réfléchir à une vie humaine. J’ai voulu donner sens à l’expression de Socrate : “Une vie sans examen n’est pas une vie vraiment vécue”. De quelle façon le fait d’examiner son existence, c’est-à-dire de proposer des raisons relatives aux décisions majeures de l’existence permet-il de vivre plus complètement ? Il me semble que les raisons que nous invoquons pour justifier les décisions de vie que nous prenons présentent des caractéristiques qui les distinguent des justifications que nous utilisons dans d’autres circonstances. Elles ne sont pas impersonnelles, car elles se réfèrent toujours à l’individualité de la personne qui prend la décision, et donc à des facteurs irréductiblement individuels. Elles prennent en compte le déroulement des événements ultérieurs à la décision et la manière dont ces derniers la confirment ou la falsifient. Elles tiennent compte du passé, de ce qui a précédé la décision. Elles sont enfin liées à la condition mortelle de l’homme. Ces caractères particuliers des justifications existentielles sont étroitement liés au sentiment d’absurdité de l’existence et au travail de rationalité que ce sentiment suscite. C’est le statut particulier de ces raisons que j’ai essayé d’analyser. »
« J’ai choisi ce tableau pour illustrer la couverture du Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale. La scène célèbre qu’il représente, extraite de l’Ancien testament (Livre des rois I, 3, 16-28), résume parfaitement à mes yeux a nature de la complexité morale. Le tableau représente une scène célèbre : deux femmes, chacune a mis un enfant au monde, mais l’enfant de l’une d’entre elles est mort étouffé, et elles se disputent l’enfant vivant. Elles se rendent auprès du roi Salomon pour qu’il tranche le litige. Ce dernier ordonne que l’on partage l'enfant en deux et que l’on en donne une moitié à chacune. L'une des femmes accepte, l'autre déclare qu'elle préfère renoncer à sa demande plutôt que de voir l’enfant mourir. En elle, Salomon reconnaît la vraie mère. On attribue souvent à cette scène un dénouement heureux, mais pour moi l’affaire est beaucoup plus complexe. Car elle illustre le fait que si certains jugements résolvent un problème moral avec une apparente équité, en tranchant dans le vif, ils ne sont pas pour autant nécessairement légitimes. »