Monique Canto-Sperber

Monique Canto-Sperber

Des établissements français parmi les premiers mondiaux ?
C’est possible

L’investissement massif dans l’enseignement supérieur que permettra le Grand Emprunt a pour objectif de donner aux établissements français une meilleure visibilité internationale et de les placer parmi les premiers mondiaux (ce fameux classement de Shanghai !). Pour y parvenir,  il faut  renoncer d’emblée à l’uniformité et aux idées préconçues.

Une première erreur doit être dissipée. Le partage entre grandes écoles et universités qui a tant d’importance pour nous, Français, n’en a aucune à l’échelle du monde. Lorsque nos collègues étrangers américains, britanniques ou japonais s’intéressent aux établissements d’enseignement supérieur français, lorsque les responsables du University Ranking de l’Université Jiao Tong à Shanghai ou ceux du Times Higher Education s’attachent à les classer, la différence entre grandes écoles et universités ne les occupe aucunement. Le plus souvent ils l’ignorent. La seule chose dont ils se soucient, c’est de savoir quels sont les établissements français qui peuvent être ce que le monde entier appelle en anglais une research university, une « université de recherche ». Car seule une université de ce type peut nourrir la prétention de figurer dans ces classements.

Des « universités de recherche », quel que soit leur statut

Une « université de recherche », qu’est-ce donc ? C’est un établissement d’enseignement supérieur qui compte un pourcentage important d’étudiants en master et en doctorat (ce que beaucoup d’établissements dans beaucoup de pays du monde appellent graduate students). C’est un établissement où la formation se fait par la recherche, qui abrite une importante recherche par rapport au potentiel de formation et où la grande majorité des étudiants de master entrent en doctorat. En France, quelques universités sont à l’évidence de ce type, mais aussi quelques grandes écoles, sans contestation possible. On pourra s’étonner de voir désigner comme « universités de recherche » aussi des grandes écoles. Et pourtant, cela correspond à la réalité. Ces grandes écoles sont, en raison de leur fort engagement vers la recherche, très comparables aux universités de recherche françaises.

Ces « universités de recherche » françaises sont identifiées, pour certaines, parmi les premières françaises des classements du Times et de Shanghai. Pour mémoire, ce sont, dans le classement de Shanghai 2009, l’Université Pierre et Marie Curie, l’Université Paris XI, l’Ecole normale supérieure et l’Université de Strasbourg,  et, dans le classement du Times, l’Ecole normale supérieure, l’Ecole polytechnique, l’Université Paris VI, pour l’essentiel des établissements de Paris ou de la région parisienne. Il y a à l’évidence en France d’autres universités de recherche que celles-là, mais ces classements donnent des indications utiles.

Si l’objectif que veut atteindre la dotation en capital donnée à une dizaine de campus d’excellence dans le cadre du Grand emprunt est, comme l’a dit le Président de la République, de « créer des pôles de visibilité mondiale », la meilleure méthode est donc de miser sur ces établissements qui sont des « universités de recherche » et de leur permettre de façonner les groupements qui correspondent à leur projet.

Les missions de l’université sont loin de se réduire, cela va de soi, à celles que poursuivent les universités de recherche, elles sont d’abord de dispenser à tous les étudiants une formation aussi solide que possible et qui soit pour eux un atout réel dans la recherche d’un emploi. Mais que cette mission de l’université soit reconnue, valorisée et considérablement soutenue n’empêche de considérer que quelques établissements d’enseignement supérieur en France ont aujourd’hui une pratique différente, qui les engage d’emblée vers la recherche et l’innovation et peut les rendre pour cette raison comparables aux meilleurs établissements mondiaux.

Les critères objectifs existent

Pour « créer des pôles de visibilité mondiale » plusieurs des critères habituellement utilisés pour évaluer les groupements universitaires doivent être repensés, en particulier le critère du nombre total d’étudiants. Ce n’est pas parce qu’un groupement d’université compte 100 000 étudiants qu’il a pour cette raison une chance de devenir un « pôle mondial ». Ce qui importe surtout est qu’il compte au moins 4000 à 5000 graduate students de très bon niveau. C’est donc plutôt le pourcentage d’étudiants en master et doctorat par rapport au nombre total d’étudiants qui donne une bonne indication de l’orientation vers la recherche. L’Université Harvard compte 16 000 étudiants (dont 5000 graduate), celle d’Oxford 16 000 (dont 6000 graduate), celle de Princeton 5500 (dont 3000 graduate) et ce sont les meilleures universités du monde.

Une autre donnée peu pertinente a trait au statut des établissements (que les groupements soient composés d’universités ou de grandes écoles, au fond l’essentiel est qu’ils constituent une véritable « université de recherche »), ainsi qu’à une règle de répartition entre Paris et la province (comment nier que les établissements d’excellence soient particulièrement nombreux à Paris et dans la région parisienne ?). En revanche, les critères à retenir sont ceux qui mesurent les performances de recherche, de formation ainsi que l’engagement dans la valorisation des résultats de la recherche.

Il existe des critères objectifs, inspirés en partie de ceux utilisés dans le reste du monde, qui permettent d’évaluer l’importance et l’excellence de la recherche menée au sein d’une « université de recherche » française ainsi que la qualité de la formation qui y est dispensée. Ce sont, par exemple et parmi d’autres, pour la recherche, le pourcentage de laboratoires au meilleur niveau mondial, le taux de publications des chercheurs, le taux de succès des candidatures à l’Agence nationale de la recherche, à l’European Research Council, les distinctions internationales de chercheurs; et pour la formation, le pourcentage d’étudiants qui après le master s’orientent vers le doctorat, les débouchés professionnels des anciens élèves, le taux de réussite aux agrégations, le taux d’anciens élèves ayant reçu les plus prestigieuses distinctions nationales et internationales.

Dépasser les clivages

Quelques universités françaises font une remarquable recherche, quelques grandes écoles aussi. Ce sont des « universités de recherche ». Beaucoup de grandes écoles font moins de recherche, c’est le cas aussi de quelques universités. Au moment où les établissements français ont pour la première fois la possibilité de voir leur valeur reconnue et se hisser parmi les premiers, il n’y a pas lieu de se laisser embourber dans les particularités françaises. L’histoire des institutions française est ce qu’elle est, ce serait une perte d’efficacité de chercher à couler la diversité qui en résulte dans une uniformité qui du reste n’existe nulle part ailleurs dans le monde, où les universités de recherche sont, indifféremment, des universités privées, des universités d’Etat, des écoles ou des instituts.

Pour créer en France des pôles de visibilité mondiale, il faut miser, grâce à la dotation campus, sur les établissements qui sont les premières « universités de recherche » françaises et s’assurer que le groupement que chacun propose permet une gouvernance solide et fiable. Mais en retour, les exigences formulées à l’égard de ces campus d’excellence doivent être précises et fortes : maintenir l’excellence de leurs laboratoires de recherche, ouvrir des voies nouvelles de recherche et de formation, diffuser leur modèle de formation auprès des établissements voisins. La dotation « campus d’excellence » ne doit pas figer un état de choses pour toujours. Il faut que tous les établissements universitaires qui souhaitent se transformer progressivement en université de recherche puissent y parvenir et s’inscrire dans un campus d’excellence.

Si l’on veut rapprocher grandes écoles et universités, il y a une chose à faire : donner à tous les établissements, universités et grandes écoles, qui peuvent y prétendre la même qualification d’ « université de recherche ». La France serait alors en phase avec ce qui se pratique dans le reste du monde.

Monique Canto-Sperber

design by Studio Shweb